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En Seine-Saint-Denis, des jeunes subissent la déconnexion des salles de classes jusqu’à la recherche d’emploi. Rencontre avec ceux que l’Internet met encore à l’écart.

Au Point Information Jeunesse (PIJ) d’Aubervilliers, l’ambiance est calme mais l’activité reste intense. Aux postes d’ordinateurs, des jeunes hommes tapent sur les claviers. Derrière eux, assise à une table ronde, une femme plie CV et lettres de motivation, puis les met dans des enveloppes dont l’adresse a été soigneusement écrite à la main. Pantoufles à terre et jambes croisées, Karine Adrien est lancée pour une heure de paperasserie. Son tas d’enveloppes ne cesse de croître. On dirait une petite tour blanche qui se hisse lentement mais sûrement vers le plafond. En ce moment, elle cherche n’importe quel job pour pouvoir financer son concours d’aide soignante. Elle s’arrête un moment dans sa lourde tâche. « Je viens ici pour aller sur les ordinateurs. C’est bien, parce qu’ici on t’aide si tu ne comprends pas comment faire. Au début, c’était très difficile de les utiliser. Maintenant, je me débrouille ». À la maison, la connexion Internet n’est pas très fiable. « Ça marche pendant une heure et après ça ne marche pas pendant deux heures. C’est parce que j’utilise le code d’une copine. Pour que ça marche, il ne faut pas être trop loin d’elle. Moi j’habite à Bondy et elle habite à Aulnay ». Elle ne sait pas si son amie a passé son code Free Wifi à d’autres ; or, explique Karine, « s’il y a plusieurs personnes qui sont connectées en même temps, ça bloque ».

florencia photo POINT INFORMATION JEUNESSE AUBERVILLIERS FARID MOUHOUS

(source: Point Information Jeunesse Aubervielliers (Farid Mouhous))

En France, 22 % de la population n’a pas d’ordinateur à la maison et ce taux est bien plus élevé  parmi les foyers les plus modestes.  Selon un rapport réalisé  en 2011 à la demande du Conseil Général de l’Industrie, de l’Énergie et des Technologies, 51 % des foyers aux revenus inférieurs à 900 euros par mois n’ont pas d’ordinateur ; et 57 % n’ont pas de connexion Internet à la maison. « Ici, les jeunes viennent pour faire des démarches. La plupart ont plus ou moins accès à un poste d’ordinateur à la maison mais, dans les familles nombreuses, le temps d’accès est souvent limité ». Farid Mouhous, informateur au PIJ, est là pour aider et conseiller les jeunes dans leur recherche d’un travail ou d’une formation. Il constate qu’ « il y a des gens qui viennent ici qui n’ont pas accès à un ordinateur ou à Internet à la maison ». Ils restent pourtant difficiles à repérer : « On ne leur demande rien», explique Farid Mouhous.

« J’étais obligée d’expliquer à l’employeur que je n’avais pas Internet »

Karine Adrien utilise Internet pour chercher des mots et des noms des maladies afin de se préparer au concours. « Je rêve d’être aide-soignante depuis que je suis en troisième ». Elle était alors encore à Haïti, mais est arrivée en France en 2008. Karine voudrait bien avoir une connexion vraiment à elle, mais n’est pas prête à « prendre le risque » de payer une facture tous les mois.  « Il y a des fois où je trouve des CDD et des fois où je n’en trouve pas ». Elle dit se débrouiller plutôt bien par rapport à sa situation, mais parfois, ça lui pose problème: « Une fois, j’avais un entretien. J’étais en retard et je n’avais pas le numéro de l’employeur pour le prévenir. Et Internet ne marchait pas. Je suis arrivée en retard et j’ai été obligée d’expliquer à l’employeur que je n’avais pas son numéro, et que je n’avais pas Internet. » Comment l’histoire s’est-elle terminé ? « J’ai quand même eu un CDD ! » Karine sourit et retourne à sa pile de courrier.

En montant d’un étage, dans le petit espace multimédia, les plus jeunes encerclent les ordinateurs comme une meute de loups.  « Je t’ai vu toi ! Je vais te casser la gueule ! » Les yeux de Geoffrey sont braqués sur l’écran. Il n’y a pas que les doigts qui tapent, tout son corps bouge, exalté. « Tire lui sur la tête ! Allez ! Il va mourir. Non ! Sur la tête ! T’as pas vu ? Il est trop gros tu peux pas lui tirer sur le ventre. » Tout en jouant, Geoffrey donne des conseils à son voisin. « On est comme ça, on sait faire plein de choses à la fois. On est jeune ! » Geoffrey incarne cette « génération Y » : connectée et multitâche. Lui il vient pour être entre amis « Quand on est chez nous il y a les frères et sœurs qui nous embêtent. » Il clarifie : « Mais il faut pas croire qu’on n’a pas d’ordinateur chez nous ! Ici, tout le monde a un ordinateur».

Peur et honte

Pourtant, dans un collège du département, il y a des enfants du même âge que Geoffrey qui n’ont pas les moyens d’être connectés. « Il y a trois familles qui sont plus ou moins venues me demander une aide pour payer un ordinateur », dit Thierry. Il est assistant social au collège et reçoit dans son bureau. Toc, toc. Toutes les dix minutes, il y a un enfant qui frappe à la porte. « Ne t’inquiètes pas. Dans un quart d’heure je serai à toi. » Thierry poursuit : « J’ai l’impression que la plupart des familles achètent un ordinateur dès qu’ils ont une opportunité économique ». Pour les autres familles, celles qui sont « dans une situation très précaire », c’est différent. Ils ont la possibilité d’avoir accès à Internet via le collège, explique Thierry : Mais le manque d’équipement informatique crée par moments des situations compliquées. « Une mère est venue me dire que sa fille avait été absente à un cours parce qu’elle n’avait pas pu faire le devoir car ils n’avaient pas d’ordinateur à la maison. Je suis allé vérifier auprès des professeurs. On leur avait donné deux semaines pour faire le devoir. J’ai reçu la jeune fille et on a évoqué ensemble son attitude fuyante. Je lui ai conseillé d’utiliser les ordinateurs de la bibliothèque, ou ceux de ses amis ».

C’est en parlant avec elle qu’il s’est rendu compte que le problème était plus profond. « Elle m’a dit qu’elle avait honte. Elle n’a pas osé demander à ses copines parce qu’elle avait peur du jugement des parents de ses amies. Et peur d’être différente ».  En creusant encore un peu, Thierry a remarqué que l’ordinateur était un besoin non seulement scolaire mais qu’il avait une autre dimension. « Cela renvoyait aussi à un besoin d’évasion pour elle. Un moyen de rester en contact avec ses amis sur Internet, chatter avec eux ». Un moyen de sortir du monde familial. Quand on est cinq personnes dans un studio, on peut en avoir besoin. Toc, toc. La petite tête souriante apparaît à nouveau à la porte. « C’est bon, j’arrive tout de suite ! » Thierry s’excuse, il a un rendez-vous.

Facebook, une perte de temps

Il est bientôt l’heure de fermer, et le PIJ d’Aubervilliers est presque vide. Dans la salle d’informatique une jeune femme continue à cliquer sur sa souris et à faire travailler l’imprimante. Âgée de 21 ans, Sarah a déjà pu réaliser le rêve de Karine : elle a passé le concours d’aide soignante ! « Comme je n’ai pas d’ordinateur chez moi, je viens ici. Pour ma formation c’est indispensable parce qu’on n’a pas de manuel ». Le site de l’encyclopédie Larousse sur son écran : « Maladie – altération de la santé d’un être vivant.  Identification d’une maladie. Nomenclature des maladies… ». Elle vient deux fois par semaine. « Pour faire des recherches. Je fais tout le temps des recherches». Pas de Facebook, pas de Twitter. « Je ne suis pas du genre ». Pour Sarah, c’est une perte de temps. Au lycée, tout le monde autour d’elle passait son temps sur les réseaux sociaux. « C’est bizarre ! Comment ? Tu n’as pas Facebook ?! » Les réactions des camarades étaient toujours les mêmes, mais ça ne la gênait pas. De toute façon ses amis la tenaient toujours au courant des choses qui se passaient. Et pour les devoirs elle utilisait les ordinateurs du CDI. « Je peux comprendre qu’il y ait des gens qui puissent avoir honte de ne pas avoir d’ordinateur. Ce n’est pas mon cas. Mes parents n’ont pas d’ordi, et je n’ai pas de problèmes à le dire. »

Ne pas avoir d’ordinateur devient de plus en plus difficile pour Sarah. « Franchement je pense que c’est impossible de ne pas avoir Internet ; tout se fait en ligne aujourd’hui. Même les démarches administratives. » Au quotidien, elle se débrouille sans ordinateur. Le smartphone à côté du clavier ? « C’est une imitation Blackberry ». Pas d’Internet dessus. « De toute façon ça consomme trop de crédit ». Elle s’arrange toujours. « Je suis bien organisée. »  Elle ne serait jamais en retard pour un entretien ; elle se prépare toujours au moins une semaine à l’avance.  Son but, c’est de travailler aux urgences pédiatriques.  « Je vais vous demander de terminer ce que vous êtes en train de faire. On ferme. » Farid Mouhous sonne le glas de cette journée au PIJ. Sarah range toutes ses impressions, se déplace vers la sortie et s’arrête devant le distributeur de café. « J’ai toujours le temps de m’acheter un chocolat chaud ? » Farid sourit : « Tu as exactement 10 secondes ».

Florencia Rovira Torres

N. B. Les noms de Geoffrey, Thierry et Sarah ont été modifiés.

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