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Josette et Pierre sont en couple depuis un an et demi. Tous les deux veufs, ils se sont rencontrés à un bal en Belgique. Pierre dansait bien, Josette aussi. « Et puis après, ça s’est fait », explique Josette en baissant les yeux. Depuis, les deux retraités vont au thé dansant tous les dimanches. 

Josette a un ordinateur chez elle, mais ne sait pas l’allumer. « Bah il suffit d’appuyer sur le bouton ! » s’exclame Pierre à côté d’elle. Josette soupire : « Il faudrait déjà que je le trouve, le bouton… ».

Lucie - Pierre et JosettePierre et Josette (source: Lucie Ronfaut)

Pierre, lui, n’a pas d’ordinateur. Mais il a quand même un téléphone portable. Il le recharge de temps à autres avec des mobicartes qu’il achète à la Poste.

Hormis les bals, les journées de Josette et Pierre sont bien remplies. Ils aiment s’occuper de leur jardin respectif : Josette refuse d’ailleurs que Pierre l’aide à nettoyer ses cages à lapin. Du coup, Internet ne leur manque pas.

« Si moi je savais m’en servir d’un ordinateur et que j’en ai pas, alors ça me ferait mal au ventre ! » précise Pierre en levant les bras. « Mais là, je sais pas. Donc ça va.»

Pierre habite à Mouzay, dans le département de la Meuse (Lorraine). C’est un village plutôt banal : ni hameau ni ville, il compte deux commerces et une moyenne d’âge plutôt élevée. Les Mouzayons n’y sont pas spécialement isolés et la plupart sont tout aussi connectés qu’à la ville. Un regard à son portable permet d’ailleurs d’oublier les clichés que l’on a sur la campagne déconnectée : la plupart du temps on a du réseau, et même de la 3G.

A une minute de l’ancien café – qui a fermé il y a quatre ans – on trouve la mairie de Mouzay. C’est là que travaille Ghislaine, secrétaire. C’est une des rares personnes qu’on peut trouver ici qui ne soit ni connectée ni retraitée. Elle bosse à la mairie depuis 1973 et a dû apprendre à travailler avec un ordinateur. Mais une fois rentrée à la maison, Ghislaine refuse de se remettre devant un écran : elle préfère aller se promener, lire ou tricoter. «C’est un réel désir ! » Ghislaine insiste et explique plusieurs fois que sa déconnexion est loin d’être forcée. Elle a déjà acheté quatre ordinateurs – pour ses petits-enfants – mais n’a jamais vu l’intérêt de s’en servir elle-même.  Ghislaine jette un regard sceptique à son café : « mais en fait j’ai peut-être tort ?»

Lucie - Ghislaine 1Ghislaine (source: Lucie Ronfaut)

Ghislaine fait tout sans ordinateur. Elle n’a pas confiance dans les boutiques en ligne – « ma petite-fille a commandé le dernier iPhone, il a mis deux mois à arriver, j’ai eu peur qu’elle se fasse arnaquer ! » – et préfère de toute façon voir les choses avant de les acheter. Sa seule utilisation du téléphone fixe est d’y répondre quand on lui passe des coups de fil : « et encore, en ce moment ça m’agace parce qu’il n’y a que des pubs qui m’appellent !» Mais Ghislaine ne préfère pas résilier sa ligne, au cas où sa mère – qui habite aussi à Mouzay – aurait besoin d’elle.

Il devient de plus en plus rare de croiser des personnes comme Pierre, Josette ou Ghislaine à Mouzay. La plupart de ses habitants sont équipés en ordinateur, Internet et téléphones portables. Il y a d’ailleurs très peu de zones blanches – zones qui ne sont pas desservies par un réseau de téléphonie mobile ou Internet – en Meuse. Stéphane Perrin, conseiller général, précise tout de même : « Entre le ressenti de l’utilisateur, qui pense être en zone blanche, et les mesures de l’opérateur, qui dit qu’il n’y est pas, il y a pas mal de débat. » Là où Internet fait défaut, l’action politique intervient.

A Mouzay il y a Internet, mais à vitesse variable. Plus les habitants se trouvent près de Stenay – une ville juste à côté -, plus leur connexion est rapide. Mais plus on s’en éloigne et plus la perspective de regarder des vidéos sur YouTube ou même de charger une simple page devient une utopie.

Une rue de Mouzay. (Photo : Lucie Ronfaut)Une rue de Mouzay (source : Lucie Ronfaut)

Véronique habite justement à l’entrée de Mouzay – là où la connexion est la plus rapide. Cette professeure de SVT au lycée Alfred Kastler de Stenay, où sont scolarisés beaucoup des jeunes Mouzayons, a presque toujours habité à la campagne. Elle préfère les villages aux villes, surtout à cause des problèmes de circulation. Véronique est une passionnée de nouvelles technologies. Dans sa grande maison, ordinateurs et livres scolaires se partagent l’espace. Elle explique qu’elle fait un sondage auprès de ses élèves chaque année pour vérifier leur niveau d’équipement informatique. Quasiment tous possèdent un ordinateur et Internet,  sauf que certains ont un débit si bas qu’ils ne peuvent pas en profiter.

« La technologie a tendance à rattraper les prévisions des collectivités », ajoute Stéphane Perrin. Il évoque l’arrivée de l’ADSL, qui a tardé à parvenir à la campagne : « A l’époque on disait qu’on ne l’aurait jamais, mais finalement un an après on l’a eu. » Il n’est néanmoins pas certain que la Meuse puisse déjà passer à la vitesse supérieure : « Amener la fibre dans tous les foyers, c’est une utopie ! » Il s’agira donc, d’ici 2020, d’amener le très haut débit là où c’est possible, et de monter en puissance là où il y a pas beaucoup d’abonnés. Au moins.

Internet est loin d’être une futilité à la campagne. Le lycée de Véronique est très bien équipé en outils numériques – tableaux interactifs, salles informatiques -, sans doute mieux qu’un lycée citadin. En Meuse, le numérique est placé au cœur de la pédagogie : «Plus on est rural, plus on a envie d’apporter ce genre d’outils, » explique Stéphane Perrin,  « ça serait mal venu d’être en retard là-dessus. »

On trouve Internet un peu partout à Mouzay et aux alentours, jusque dans ses champs. Didier, céréalier, est proche de la nature sans être très loin de son clavier. Il habite dans une jolie maison, juste à côté d’un  château où logent ses parents. Son cousin et lui possèdent 300 hectares de terre tout autour du domaine. Ils y cultivent du colza, du blé, de l’orge d’hiver et de printemps. Didier possède deux ordinateurs, l’un à sa ferme et l’autre à son domicile. « Je ne pourrais pas m’en passer ! » affirme-t-il. « Aujourd’hui toutes les ventes de céréales se font sur Internet donc y’a pas vraiment le choix, il faut s’y mettre. » Mais en dehors de son travail, Didier se connecte très peu. Il lui faut d’ailleurs s’armer de beaucoup de patience lorsqu’il se connecte sur Internet : habitant dans un endroit isolé, Didier peut mettre jusqu’à cinq minutes pour charger la météo en ligne.

 Lucie - Didier 1Didier (source: Lucie Ronfaut)

Le soir est tombé sur Mouzay. Sur la route, on croise des vaches qui broutent en silence, quelques chevaux aussi. Les Mouzayons rentrent du travail : les fenêtres des maisons s’illuminent les unes après les autres. Chez François, c’est l’heure de l’apéro. Autour de la table, on trouve un nouveau Pierre : il est instituteur mobile. Pierre est le responsable de la maison des jeunes et de la salle multimédia de Mouzay. La structure existe encore, mais n’est plus utilisée depuis 2010, faute de subventions. A l’époque, il s’agissait pour les jeunes d’avoir un lieu de rencontre et d’échange. Les convives évoquent rapidement des problèmes de drogue passés, de la nécessité de « s’occuper » des adolescents de Mouzay. L’informatique était alors un hameçon pour les attirer, mais était aussi une nécessité. En 2003, tout le monde n’avait pas encore d’ordinateur. Il semblait donc naturel de se rencontrer devant un écran. Pierre raconte, mi-hilare mi-grave : « il y avait des gamins assis l’un à côté de l’autre qui se parlaient avec le casque quand ils jouaient en réseau à la salle. Mais dès le casque enlevé ils ne se parlaient plus ! » L’instituteur est par ailleurs catégorique : « Le jeune, qu’il soit à la campagne ou à la ville, ce qu’il veut, c’est consommer le plus vite des choses. Il n’y a pas de différence. » François, ancien technicien cynégétique qui est en train de construire sa nouvelle maison à Mouzay, approuve : « Etre individualiste, à la campagne ou à la ville, c’est pareil ! On ne se rencontre plus. » Les deux hommes hochent la tête de concert.

Lucie - François et Pierre 1François, Pierre et une amie (source: Lucie Ronfaut)

Il y a comme un fossé entre les jeunes et les vieux de Mouzay. Pierre explique que les deux générations ne se rencontrent qu’en chassant ou en pêchant. « Et encore, s’ils ne se font pas engueuler par les vieux ! ». François soupire : « C’est une vie virtuelle qu’ils ont. » Sa femme proteste : « Mais non c’est pas une vie virtuelle, toi aussi tu t’en sers tout le temps ! ». Elle rigole et fait remarquer à son mari que même pour son attestation de chasse, il a besoin d’Internet.

François hausse les épaules, pas vraiment convaincu. « Et pour faire du béton pour ma maison, en quoi ça me serait utile, Internet ? »

 Lucie Ronfaut

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