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Après 15 ans d’activité frénétique sur la toile, l’écrivain-blogueur Thierry Crouzet a décidé de se débrancher. Il avait 48 ans, disait « tout devoir à Internet », et pendant 6 mois n’a plus touché à un clavier ni à une souris. Il s’est coupé totalement d’Internet, passant de la position de Net-addict à celle du total déconnecté.

8161292046_a585f4384a_b(source: Flickr/CC/stanjourdan)

De cette expérience, Thierry Crouzet a tiré un livre (J’ai débranché, éditions Fayard), récit de sa déconnexion, où l’auteur évoque ses réflexions sur le statut de déconnecté, ses avantages et ses limites, et les avantages de la déconnexion. Entretien.

Q: C’est une crise cardiaque liée au stress engendré par le Web qui vous a poussé à vous déconnecter pendant six mois. Pensez-vous que vous auriez tenté l’expérience sans cette épreuve ?

Oui, cela m’était déjà venu à l’idée. Cette crise cardiaque, elle était due à une accumulation, c’était la goutte qui fait déborder le vase. J’avais déjà évoqué l’idée sur mon blog, et aussi avec des amis. J’éprouvais depuis un moment déjà un sentiment de trop-plein du Net. Ce sentiment est partagé par de nombreuses personnes. Elles tentent alors de se déconnecter, mais en général pour des périodes beaucoup plus courtes, une semaine ou deux seulement.

Durant votre expérience, vous devenez de plus contemplatif, passant des heures à regarder un gratin cuire au four, ou l’étang de Thau à en face de votre maison à Sète. La déconnexion change-t-elle le regard qu’on porte sur le monde ?

Oui, absolument. Le Net nous soumet au temps réel. J’y étais en interaction permanente, en particulier sur les blogs et les réseaux sociaux qui accaparaient toute mon attention. Je pense que nous sommes soumis à cette pression. Mais on ne peut pas être totalement focalisé sur Internet et sur le monde réel en même temps. Ces deux espaces possèdent des rythmes totalement différents. Le Net, par son intensité, me coupe du réel : si je passe trop de temps devant mon ordinateur, je n’arrive plus à voir ce qu’il se passe autour de moi, et je perds les moments exaltants de la vie, par exemple ceux liés à la contemplation. Ces instants, je les ai retrouvés pendant ma déconnexion. J’ai recommencé à éprouver du plaisir devant des sensations d’une banalité immémoriale : être assis près de l’étang de Thau, respirer, être avec mes enfants…

Durant votre déconnexion, votre imagination se développe, vous rêvez davantage…

Oui, mes rêves étaient bien plus forts, et bien plus nombreux qu’avant ma déconnexion. Le Net affaiblit en effet énormément la vie onirique. Chez moi, je dirais même qu’il a tendance à la nier.

Pendant six mois de déconnexion, votre corps est mis à rude épreuve : allergies, angoisses, et puis finalement apparaît une forme de calme corporel…

Oui, et d’ailleurs aujourd’hui, en me reconnectant, je l’ai totalement perdu ! Être déconnecté de l’interaction sociale intense du web permet effectivement de se retrouver soi-même, de reprendre conscience de son corps. (…)  On apprend à l’écouter et à l’entendre. Même si c’est vrai que ça prend du temps…

Est-ce à dire qu’un déconnecté est une personne en meilleure santé ?

Oui, c’est clair. Le problème n’est pas Internet en soi, mais le stress qu’il engendre. Une vie de connecté, c’est est une vie stressée, et il est difficile d’être connecté sans être stressé.

La vie d’un déconnecté n’est-elle pas plus difficile sans les outils fournis par Internet que nous utilisons dans la vie courante (réservation en ligne, Google Maps…) ?

Il est vrai qu’une partie du Net est là pour faciliter la vie. Ces outils du quotidien ne sont pas dangereux, ils ne posent pas problème en soi.

Mais pendant mon expérience, rien n’a vraiment été compliqué, en fait. J’ai demandé une fois à ma femme d’acheter un billet de train à ma place, et j’ai dû me déplacer pour aller chercher des livres à la librairie. Mais le reste du temps, j’étais autonome. Et comme j’avais aussi cessé mon activité professionnelle, j’avais même davantage de temps pour aller faire la queue à la gare.

Vous dites que sur Internet, on cherche à être « câliné », « flatté » par les commentaires de ses amis-internautes, dans une démarche quasi narcissique. Cette attention ne vous a pas manqué pendant votre déconnexion ?

Etre sur internet procure du plaisir, de la satisfaction, une impression de parler avec pleins de gens et d’être aimé. Se déconnecter dans ce contexte n’est évidemment pas facile. Au début, bien sûr, ça fait mal.

Mais peu à peu, je me suis rendu compte que mes amis virtuels n’en avaient rien à faire de moi. Beaucoup m’ont quitté pendant ma déconnexion, se sont désintéressés de moi, et m’ont même traité de traître, parce que je leur montrais la réalité de la connexion.

Mes vrais amis, bien réels eux, je ne les ai pas perdu.

Dans votre livre, vous vous montrez souvent frustré de ne pouvoir réagir face à l’actualité, de protester par le biais du net. « La déconnexion nous cloue au sol » écrivez-vous…

Réagir, commenter… Tout ça, ce sont des aspects positifs et fondamentaux du Net. Ce qui me gêne aujourd’hui, c’est que les gens ne s’engagent pas assez sur cet espace.

Quand j’ai commencé à écrire sur Internet, je croyais à cette possibilité d’action, d’engagement. Je pensais qu’on allait s’en saisir pour faire taire les imbéciles et dire ce qu’on pensait. Au final non, les gens se contentent de faire parler leur chat sur le Net. Cette possibilité  de changer le monde et les mentalités sur le Net, les gens ne s’en saisissent pas.

Pendant le Printemps Arabe, ou les manifestations des Indignés, j’ai eu un espoir que les gens utilisent Internet pour servir leur révolte. Mais au final, ils ont lâché tout de suite, et nous ne sommes qu’une hyper minorité à nous engager par Internet. Ça ne sert à rien.

Pour moi c’est une terrible frustration. Malheureusement, le connecté n’est pas plus engagé que le déconnecté. Malheureusement.

Quel est, selon vous, le bon équilibre entre déconnexion totale et hyper connectivité ?

Il faut arriver à choisir le moment où l’on se connecte et où l’on émet, et ne pas se laisser dicter sa vie par le réseau. Aujourd’hui par exemple, je ne fréquente quasiment plus les réseaux sociaux. Sinon, on risque d’être roulé sous le flot, et ce n’est pas bon du tout.

Ma solution personnelle : me déconnecter une à deux heures par jour en me baladant dans la rue, sans portable ni Internet.

Il faut enfin apprendre aux enfants à vivre des phases de déconnexion afin qu’ils ne soient pas esclaves du Net. Je le fais avec mes très jeunes enfants, en leur apprenant l’oscillation entre connexion et déconnexion au quotidien.

Personnellement, après six mois de déconnexion, vous préféreriez être un hyper connecté ou un hyper déconnecté ?

Probablement hyper connecté. Car, même si nous devenons vite prisonnier du Net, on y trouve des moyens d’action et de liberté sans équivalent.

Je crois toujours que nous avons besoin de l’outil Internet pour régler les grands problèmes du monde, même s’il comporte de nombreux bugs et dysfonctionnements. Mais le vrai problème réside en nous, en notre incapacité de se renforcer face au Net, et de prendre de la distance par rapport à celui-ci. Aujourd’hui, face au Net, nous sommes des débutants.

Propos recueillis par Bruno Meyerfeld 

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