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Professeur en sociologie et expert du numérique, Dominique Boullier décrypte le phénomène de la déconnexion et les enjeux futurs qui lui sont liés.

Dominique Boullier Flickr CCKnowtex FlickrDominique Boullier/Flickr CC/Knowtex

Comment expliquer le phénomène de déconnexion aujourd’hui ?

Notre société est marquée par le régime de l’alerte. Nous sommes sans cesse sollicités, activés, éveillés par des alertes Smartphone ou des conversations sur les réseaux sociaux, quand le téléphone ne sonne pas. Ce système génère de la sécurité par rapport à nos proches. On sait où ils sont, on peut rester en contact permanent très facilement. En contrepartie, il produit un stress énorme : plus de réseau, plus de batterie, un portable cassé et c’est la panique. Cela contribue au syndrome de saturation cognitive. Toutes nos multiples activités sont hachées. Nous n’avons plus la capacité de nous concentrer, ni d’être entièrement présents sur le moment. Un peu comme dans le film Carnage de Polanski, où un personnage ne peut s’empêcher de répondre à son téléphone toutes les trois minutes. On est encore dans la phase de désirabilité de la connexion. Mais rapidement, on devient captif de nos désirs. Celui qui voulait avoir une voiture en devient captif lorsqu’il habite en campagne. Cette captivité est pénible. La déconnexion va être un luxe. Elle devient ce qui vous manque, un objet de désir.

Comment peut-on se déconnecter ?

Il y a une grande variété de déconnexions possibles. Tout dépend des canaux qu’on supprime. Soit on opte pour une déconnexion partielle. Par exemple, on peut ne pas avoir Tumblr ni Facebook et dire « ceux qui m’aiment viendront sur Twitter ». La déconnexion totale, en revanche, est impossible. Même l’adresse postale ou la radio sont des modes de connexion. Quelqu’un qui refuse d’avoir un portable choisit un mode de vie qu’il lui faudra assumer.

La déconnexion est-elle toujours un choix ?

Ce n’est pas la privation économique qui explique la déconnexion, du moins pour les portables. Même dans les campagnes en Inde ou dans les bidonvilles, les gens possèdent des téléphones mobiles. Certains disent qu’ils devraient d’abord penser à s’alimenter, mais il n’y a pas de hiérarchie du besoin, les portables leur servent aussi à faire des affaires. Pour Internet, on peut toujours aller dans les cyber cafés.

Quels avantages gagne-t-on à être déconnectés ?

Sur les réseaux sociaux, on donne aux autres une prise sur nous. Sur les blogs, on se sent obligé de répondre aux commentaires, même si 80% sont nuls, afin de donner de la considération aux lecteurs. Les déconnectés ne sont pas dans l’exigence de la réactivité. Cela crée de l’incertitude pour les autres. Par contre, le déconnecté gagne en pouvoir. Certains hauts dirigeants fonctionnent avec une connectivité très faible. Ils préviennent 10 minutes avant de débarquer et tout le monde s’agite, l’organisation se fait en fonction d’eux. Quand ils sont là, ils ne sont pas ailleurs. Par exemple, Philippe Starck est un homme hyper connecté, sans arrêt entre deux avions. Mais quand il atterrit, il s’isole et devient introuvable. Il le dit lui même : « j’ai besoin du vide ». Pour un créatif ou un intellectuel, c’est essentiel. Moi, avant je partais m’isoler dans une abbaye pour écrire mes livres, et ça déroulait tout seul. C’était génial. Aujourd’hui, je peux recevoir mails et appels, ça capte là-bas !

Pourquoi ne pas couper votre téléphone ?

Ah ! Le couper c’est plus compliqué… (rires)

La déconnexion a-t-elle un avenir ?

J’avais écrit dans l’Urbanité Numérique en 1999 que bientôt nous assisterons à la « marchandisation » d’espaces sans connexion. La déconnexion, c’est le moment ou le lieu du repos. Ça devient une valeur et il faudra payer pour être déconnecté. Quoi qu’il en soit, nous vivons dans un électro smog, c’est-à-dire un environnement rempli d’ondes.

Les déconnectés ne seront-ils pas peu à peu écartés de la société ?

Certains recruteurs utilisent KLOUT comme critère à l’embauche. C’est une plateforme qui donne un indicateur de la popularité et de la performance du candidat sur Internet. Dans ces cas-là, ils pourraient être pénalisés. Bientôt, on aura plus le choix. Dans les années 60, il y avait une vraie pression pour que tout le monde passe aux carnets de chèque pour payer. Puis, ça a été la carte bancaire. Ces changements ont pris des décennies tandis qu’aujourd’hui, ils se font beaucoup plus rapidement. La standardisation est nécessaire pour que certains ne restent pas exclus. Mais c’est une pression énorme qui crée des risques. Il faudrait toujours avoir la liberté de choix, sans quoi l’organisation générale de la société tomberait dans ce qu’on appelle la dépendance de sentier. C’est-à-dire qu’on ne peut faire marche arrière, ni discuter des différentes architectures possibles, car on nous dit qu’il n’y a qu’une solution.

Les déconnectés sont-ils nécessaires dans notre société ?

Oui, ils ont un rôle important. L’an dernier, sur 130 de mes élèves, seulement deux n’avaient pas Facebook et je les ai félicités. Ils montrent que l’on peut vivre différemment, sans être des moutons. C’est très important de montrer qu’on peut faire autrement. Une captivité totale dissout tout choix politique. Pourtant, il n’y a jamais une seule solution. Comme dans le combat pour l’environnement, il faut être très volontaire. Dans les années 70, on se moquait de ceux qui prônaient le solaire.

La déconnexion sera-t-elle bientôt impossible ?

Ce sera de plus en plus difficile. Mais, on y reviendra. Comme pour les babas cool dans les années 70, les élites reprendront cette tendance pour en faire un signe de démarcation des masses. C’est le jeu de la distinction sociale. On dira « Facebook, c’est fini, tellement populaire !» Les déconnectés franchissent l’étape de la moutonnerie généralisée. De Gaulle détestait le téléphone, il disait « Je ne supporte pas d’être sonné » en faisant référence au domestique qu’on sonnait à la cloche. Aujourd’hui, c’est un peu la même sorte de réaction aristocratique qui prend place.

Propos recueillis par Lucile Quillet

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