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Officiellement, la connexion à Internet est interdite en prison, sauf dans dix établissements pénitentiaires où son usage est extrêmement limité et encadré. En réalité, avec l’invasion des smartphones et des clés 3G, les prisonniers surfent de plus en plus entre leurs quatre murs. 

photo prison paul

(source: Paul Pradier)

Même quand vous êtes dehors, Internet a changé vos vies, alors imaginez pour un mec enfermé !, s’exclame Youv (pseudonyme), trente ans dont dix passés derrière les barreaux et une page Facebook avec plus de 2 400 like. Depuis sa cellule, il poste des chroniques contestataires sur la vie carcérale, réclame un max de bruit pour les sœurs et frères enfermés sous forme de clics, égrène le tout de dictons, de blagues et de photos piochées sur le Web.

La connexion à internet est pourtant officiellement interdite en prison, sauf dans dix établissements pénitentiaires où ont été installé depuis 2009 des Cyberbases. Derrière ce nom se cachent des salles informatiques où une dizaine de prisonniers triés sur le volet et encadrés par des médiateurs surfent sur le web. Pour beaucoup des détenus, c’est leur première fois avec Internet, car comme le souligne Héloïse Guisnel, vice-présidente du Genepi (Groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées), “on trouve en prison la population la plus pauvre, celle qui, quand elle est dehors, subit déjà la fracture numérique”. Les limites sont cependant nombreuses: le champ des sites accessibles est restreint, tout comme leur utilisation. A Rennes, certaines détenues vont sur le site de Pôle Emploi sans pouvoir postuler en ligne. “Elles sont obligées de répondre par courrier manuscrit, ce qui diminue encore leurs chances, déjà maigres”, s’indigne Héloïse Guisnel.

L’envoi d’e-mails à l’extérieur de la prison a été explicitement écarté par l’ancien ministre de la Justice, Michel Mercier, en 2011: « même si des solutions techniques existent, l’administration pénitentiaire n’est pas aujourd’hui en capacité, financièrement et humainement, de mettre en oeuvre les mécanismes de contrôle des messages entrants et sortants des comptes de messagerie”, s’est-il justifé[2]. Pour Serge Gueguen, l’un des responsables du Club Informatique Pénitentiaire (CLIP), une association proposant des cours d’informatique en prison, la véritable raison, c’est « la trouille » de l’administration pénitentiaire: ”ils ont peur que des prisonniers, comme les trafiquants de drogue ou les terroristes, continuent de gérer leurs affaires depuis l’intérieur de la prison”.

Héloïse Guisnel craint la reproduction du contrôle existant pour les correspondances écrites. Pour des raisons de sécurité, toutes les lettres sont ouvertes et parcourues par l’administation pénitentiaire, à des rares exceptions près, notamment les échanges avec les avocats. Selon elle, l’introduction d’Internet en prison pourrait devenir “un nouveau moyen de contrôle et de gestion de la population carcérale au lieu d’un outil améliorant la liberté de communication”.

L’exemple des pays du nord de l’Europe

Pour l’instant, l’administration pénitentaire a gelé l’extension prévue des Cyberbases à quatre autres établissements. Pourtant, selon Serge Guegen, il serait tout à fait possible d’imaginer “un accès à internet sécurisé”, sur le modèle de ce que font certains pays de l’Europe du Nord. En Norvège, à la prison de haute sécurité de Skien, tous les détenus peuvent se connecter à internet depuis leur cellule, grâce à un système de pare-feux garantissant la sécurité, selon le rapport Internet en prison[3]. La plus grande prison allemande, Tegel, a compris dès 1998 comment le Web pouvait permettre aux détenus de s’exprimer. Sur planet-tegel.de, les détenus racontent leur vie en photos ou en textes et certains d’entre eux répondent aux internautes qui les contactent à travers le site. En Suède, la quasi- totalité des prisons sont reliées à un réseau national de e-learning.

Facebook depuis sa cellule

L’argument éducatif a été de poids pour permettre à Youv d’obtenir un ordinateur : « Si t’as les sous et que tu t’arranges avec le directeur de la prison en sortant un prétexte comme je veux suivre des cours, t’as le droit d’avoir un ordinateur », explique-t-il depuis son téléphone portable. Ensuite, pour se connecter à internet, il lui a suffi de se faire passer une clé 3G lors d’un parloir. Officiellement, c’est illégal, et l’administration procède à des fouilles régulières sur les ordinateurs des détenus. Mais ceux-ci utilisent des logiciels qui permettent de supprimer toute trace de navigation sur internet, évitant la constitution d’une preuve d’infraction du règlement.

Les prisons pour les détenus condamnés à de longues peines sont aujourd’hui les plus connectées. Les surveillants et les directeurs de prison y autorisent une certaine souplesse, afin de préserver un semblant de paix sociale. « Ils se disent le gars il a 10 ans de prison devant lui alors ils évitent les fouilles, ils ferment plus les yeux », explique Youv. Pour Serge Gueguen, cette tolérance sert à « éviter l’explosion de la cocotte-minute ».

Youv(source: Anaïs Moutot)

Dans sa maison centrale, Youv estime qu’environ la moitié des quelque 600 détenus ont un téléphone portable, alors que celui-ci est officiellement interdit. Depuis l’arrivée des smartphones, ils ont ainsi accès aux réseaux sociaux : « Il y a plein de détenus qui ont des comptes Facebook pour parler à leur famille », raconte-t-il. L’accès à internet sur un ordinateur est cependant encore une denrée rare : « On est une petite dizaine », évalue Youv.

Youv se rappele avec bonheur du jour où il a écrit sa première chronique sur Facebook. « En moins d’une heure, j’ai eu 300 like, ça m’a rendu complètement dingue. Ma parole était coincée entre quatre murs, c’était un truc de malade que je puisse communiquer comme ça », raconte-t-il. Mais l’administration ne tarde pas à avoir vent de la popularité de ce détenu aux 9 000 abonnés. Il y a un an, il voit soudainement sa page censurée, devenue inaccessible sur le réseau. Il subit alors des fouilles répétées, est envoyé au mitard et se fait convoquer par le directeur de la prison. Il nie tout en bloc : « ils n’ont aucune preuve contre moi, on ne voit pas mon visage sur les vidéos et ce n’est pas mon vrai nom sur Facebook ».

Aujourd’hui, Youv passe ses soirées sur internet de « 19h30 à 1 heure du mat’ », s’est recréé une page Facebook et songe à s’inscrire sur Twitter. Il considère qu’Internet a changé sa vie entre quatre murs: « c’est une fenêtre incroyable sur le monde. Grâce à ça, j’ai élargi mon cercle d’amis à des avocats, des traders, alors qu’avant c’était seulement le ghetto, toujours le ghetto. La prison ça doit être l’enfermement, l’interdiction de sortir, point. Pas l’interdiction de communiquer et de contester ».

Anaïs Moutot


[1] Observations du 7 juillet 2011 en retour du rapport du Contrôleur général des lieux de privation de liberté du 20 juin 2011 relatif à l’accès à l’informatique des personnes détenues : http://www.cglpl.fr/wp-content/uploads/2011/07/AVIS_informatique_obs-justice_201107071.pdf

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