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Oubliez le tableau noir et les cartables. L’école d’aujourd’hui s’équipe à grande vitesse de tablettes numériques et les classes communiquent de plus en plus via les réseaux sociaux. Mais le débat fait toujours rage dans la communauté éducative : faut-il sauver les enfants d’un monde toujours plus connecté ?

CG94

(source: Flickr/CC/CG94)

Les portes de l’école de la rue Daumesnil à Saint Mandé sont grandes ouvertes. Ici, pas de « Maître » ou de « Monsieur le professeur ». En accord avec la pédagogie alternative Decroly[1], tout le monde se tutoie et s’interpelle librement. En classe, les élèves n’ont qu’un contact limité avec Internet : ils peuvent consulter les cinq ordinateurs de la salle des profs, mais uniquement dans le cadre de travaux dirigés. Dans les rares cours d’informatique, on a vite limité l’accès aux réseaux sociaux : « avant, on ne fichait rien, c’était des trucs qu’on savait déjà, alors notre jeu c’était d’aller sur Facebook et YouTube ! » se souviennent les élèves.

L’école Decroly est une exception : l’Education nationale s’équipe de plus en plus en matériel pour faire entrer Internet dans les salles de classe. Vincent Peillon, ministre de l’Education, a fait du numérique l’une des priorités de son plan de refondation de l’école. Les initiatives d’offre d’équipement publiques et privées se multiplient. Après ceux des Hauts-de-Seine, les écoliers de Corrèze ont reçu en novembre 2010 environ 3.300 iPad, dont la droite avait fait ses choux gras contre le dispendieux François Hollande. Plus récemment, Microsoft a ouvert sa « classe immersive » bourrée d’outils numériques à une école d’Issy-Les-Moulineaux. Les réseaux sociaux sont désormais utilisés par les enseignants depuis le CM2. Des classes entières s’inscrivent sur Twitter afin d’y publier leurs travaux.

Mobiliser la capacité d’attention des élèves

Pour Jean-Michel Fourgous, maire d’Elancourt et ancien député, auteur de deux rapports parlementaires récents sur le sujet, il est temps que l’école prenne le pli du numérique. Selon lui, c’est une réponse à l’échec scolaire, et plus généralement aux mauvaises performances françaises dans les classements éducatifs internationaux. Pour ce psychologue social de formation, les écrans décupleraient les capacités d’attention des élèves et permettraient de lutter contre le mal-vivre à l’école : « sur Internet, il y a beaucoup moins de blessures narcissiques, de déficits de considération. C’est beaucoup plus personnalisé, individualisé ».

L’école numérique serait aussi un outil de lutte contre l’absentéisme. Pour l’élu, qui a équipé toutes les écoles de sa ville en tablettes et outils de visioconférence, il faut redonner le goût d’apprendre aux élèves. Même si cela veut dire quelques atteintes à la doxa en vigueur dans l’Education nationale : « bien sûr, on fait du marketing, il faut comprendre les attentes de notre cible ! Ce n’est pas à votre consommateur de s’adapter à votre produit, c’est le contraire ! »

Les élèves, déjà familiarisés avec les outils numériques à la maison, trouveraient-ils le tableau noir ringard ? Pour Olivier Ertzscheid, professeur en sciences de l’information à Nantes, « le principal défi de l’école est de mobiliser une capacité d’attention sur le temps long ». En compétition avec les réseaux sociaux, dont le contenu se renouvelle très rapidement, l’école doit donc adopter des techniques et des matériels capables d’enthousiasmer les élèves.

A Saint-Mandé, l’équipe éducative est sceptique. Pour Sophie Séchet, principale du collège, ce ne sont pas les technologies qui font venir les enfants à l’école : « ils ont ça chez eux ! Ils viennent pour autre chose, parce que c’est un endroit ou ils sont bien, parce qu’une confiance existe avec les adultes ».

Opération « marchandisation » à l’école

En matière de numérique à l’école, les études précises sont rares. Les initiatives locales sont trop éparses pour faire l’objet d’une étude systématique. Bernard Stiegler, directeur de l’Institut de la Recherche et de l’Innovation au centre Pompidou, regrette cette absence, compte tenu de l’énormité du marché numérique à l’école : « les élus sont en train de faire pareil qu’avec Servier : des lobbies numériques leur bourrent le crâne pour dépenser des millions dans la généralisation du numérique, alors qu’aucune étude n’existe sur les effets ».

Les modèles éducatifs alternatifs, dont fait partie la pédagogie Decroly, sont en général réticents à l’introduction des « Technologies de l’Information et de la Communication à l’Ecole », ou TICE. Aux États-Unis, la huppée « Steiner-Waldorf School of the Peninsula » propose aux parents de la Silicon Valley, salariés des géants d’Internet comme Google ou eBay, de scolariser leurs enfants sans aucun contact avec Internet et les nouvelles technologies. Il faut dire que certaines études américaines pointent des taux en hausse de troubles de déficit de l’attention, qui atteindraient 15% chez les enfants américains.

photo thomas Guillaume Lemoine(source: Flickr/CC/Guillaume Lemoine)

La branche française du mouvement « Steiner-Waldorf », qui scolarise environ 2.000 élèves, tient pour essentielle la relation humaine directe, et rejette l’introduction des écrans trop tôt dans le développement de l’enfant. Pierre Paccoud, chercheur à Colmar pour le compte de cette communauté éducative, a beaucoup travaillé sur l’introduction des nouvelles technologies à l’école. Pour lui, pas question d’utiliser les TICE, ces « appâts démagogiques », offensive des lobbies de fabricants informatiques pour « marchandiser » l’école. Il faut d’abord présenter à l’enfant la complexité des outils, la pensée qui les a fait naître, avant qu’il n’en fasse usage. Les élèves doivent même comprendre les circuits imprimés avant même de pouvoir utiliser les calculettes !

Ce souci d’inscrire l’école dans un temps long, qui fasse contrepoint à l’immédiateté des outils numériques, est aussi présent à Saint-Mandé. Pour Florianne Buvat, professeure d’anglais, « l’éducation, c’est se creuser un peu, ce n’est pas comme dans un jeu vidéo, ou en appuyant sur un bouton on obtient un résultat immédiat ». La professeure d’Arts plastiques Liliane Oldriot est méfiante de l’usage trop répandu des logiciels. Ceux-ci, dit-elle, contiennent leur propre logique ésotérique. Les enfants sont contraints de l’accepter, trop souvent sans en comprendre les tenants et les aboutissants, avec des conséquences négatives sur leur pensée critique. L’école, au contraire, doit selon elle encourager la prise de recul, nouer une relation avec le réel par le contact humain.

« Apprendre à poster »

Pour Olivier Ertzscheid, il est pourtant inconcevable que l’école, en charge de la transmission des savoirs, se coupe de « la plus grande invention de civilisation depuis Gutenberg ». Pour lui, le rôle essentiel de l’école est la médiation vis-à-vis de l’activité de publication. « Sachons poster » pourrait être la devise d’une école en prise avec Internet. Dans un univers numérique où chacun est son propre média, il faut pouvoir canaliser les élèves.

C’est l’avis de Mathieu Grimpret, professeur d’histoire au lycée. Il faut, selon lui, changer une approche éducative encore trop axée sur le savoir spéculatif. « A quoi bon apprendre les dates, ou les articles de droit par cœur ? Wikipedia est là pour ça. Moi-même, je google les dates devant les élèves quand j’ai un doute ». Internet change la construction du savoir, il faut donc que l’école change de méthode. L’avenir est à la mise en commun, au « crowdsourcing », au travail en wiki, et non plus à l’érudition spéculative.

Il est également important de les former à une lecture critique de l’information sur Internet. Loys Bonod, un professeur de français excédé par les copier-coller de ses élèves depuis Internet, a caviardé toute une page wikipedia concernant une œuvre de poésie baroque qu’il avait donnée à commenter librement à sa classe. Sur 65 élèves, 51 avaient copié à des degrés divers la page ainsi manipulée. L’enseignant tire de l’expérience cette conclusion dans Rue89 : « les élèves n’ont pas la maturité nécessaire pour tirer un quelconque profit du numérique (…) En voulant faire entrer le numérique à l’école, on oublie qu’il y est déjà entré depuis longtemps et que, sous sa forme sauvage, il creuse la tombe de l’école républicaine. »

Les élèves du Val-de-Marne, dont dépend l’école Decroly, ont tous reçu un ordinateur portable du Conseil Général. Ils ne s’en sont servi qu’une fois, en maths. Le reste du temps, ils se connectent aux réseaux sociaux. Pour cela, il a fallu déjouer le contrôle parental installé sur les ordinateurs. «C’était facile » glisse Valentin, l’œil rieur, «on a deviné le code tout de suite : c’était « valdemarne », tout attaché, sans majuscule.»

Thomas Paga


[1] La méthode pédagogique Decroly tire son nom d’un pédagogue belge, Ovide de son prénom, qui proposa au début du XXe siècle une école fondée sur le respect des rythmes des enfants. L’école de Saint-Mandé est la seule de ce type en France. Il en existe deux autres privées à Bruxelles et Barcelone.

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3 réflexions sur “Faut-il débrancher l’école ?

  1. Notez que, pour le Ministère, le débat n’a plus lieu d’être puisque le projet sur la refondation de l’école, dévoilé aujourd’hui, compte parmi ses cinq grands axes « faire entrer l’école dans l’ère du numérique afin de prendre véritablement en compte ses enjeux et atouts pour l’école ».

  2. Je suis pour qu’on crée une matière supplémentaire « l’informatique » avec un prof dédié, qui expliquera de long en large le fonctionnement et les applications de ces technologies. Ainsi, il pourra fournir aux élèves l’esprit critique et la compréhension de ce système. mais ce n’est pas encore gagné… ^^’

  3. Je pense intimement qu’il faut penser l’école au delà du numérique, mais surtout arrêter de vouloir la refonder , si on garde le modèle spatial des années cinquante, ça ne marche pas. Il faut un fracture dans le mode de pensée l’enseignement aujourd’hui qui doit s’appuyer sur comment les jeunes agissent aujourd’hui, il son dans un monde en perpétuelle turbulence, toujours en interactions les uns avec les autres, il faut se réveiller et arrêter de s’acharner à faire des cours comme on a pu le faire auparavant. Il faut changer le dispositif. La littérature anglophone est riche sur le sujet, elle interroge le dispositif global en tenant compte du milieu, pas seulement en disant tiens faisons du numérique ça ira mieux, on sait très bien que l’outil n’a jamais rien résolu, si il n’est pas un élément , une finalité d’une démarche pédagogique plus globale. je fais une thèse sur ce sujet, et je vous garantit que si l’on regarde chez nos pays voisins, pour en arriver au même processus adaptatif, ça correspond à une révolution chez nous. Le problème : quel enseignant, quel prof est près à ça, à tout remettre en question ?

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