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Le Monastère de la Visitation borde l’avenue Denfert-Rochereau, dans le XIVème arrondissement de Paris. A l’heure où même le Pape possède un compte Twitter les sœurs communiquent autrement, dans le silence du cloître.

DSC_0234Vue sur le parc du Monastère (source: Marie Monier)

« Facebook ? Je ne sais pas ce que c’est ». La Mère Supérieure lève les yeux au Ciel. Une inspiration, puis elle reprend : « Est-ce comme Skype ? » Après quarante ans de vie religieuse à son actif, difficile de faire la distinction. Elle n’utilise que très rarement l’ordinateur, et règle les nécessités administratives grâce à un unique téléphone qu’elle est la seule à détenir : « Lorsque je dois voir avec le traiteur si il ne manque pas de pain par exemple ».

Déconnectée, oui. Loin du tohu-bohu urbain, et de tout ce qui peut faire obstacle à la communion. Pas de tweet, ni d’e-mails. Pourtant Dieu, on l’appelle plusieurs fois par jour. Mais les prières ne sont que des formules si elles ne sont pas vécues de l’intérieur. « Je ne prie  pas pour l’apparence, c’est ma mission sur cette terre. Si je ne l’accomplis pas, que me reste-t-il ? ». La Mère Supérieure sert sa croix très fort dans sa main gauche.

Ici rien ne filtre

Les conversations avec Dieu sont instantanées, intempestives. Elles se réfléchissent sur les carreaux froids du cloître ; se glissent sans bruit le long des murs épais, dans l’ombre des couloirs. Ici, rien ne filtre. Ni les ondes wifi, ni les rais de lumière. Il est bientôt 11h25. C’est l’heure de l’office du matin. Une montre est inutile, le carillon en fait son affaire. Les cloches remplacent la sonnerie du Nokia 3310. Meeting à la chapelle.

Dans un ballet des robes noires, les pas résonnent dans le hall. Les mocassins battent le sol. Certains sont plus lents que d’autres, comme ralentis par l’âge. L’écho d’une vieille canne de bois ferme la marche.

La chapelle est séparée de l’Eglise par un treillage. Une division nette entre un dedans et un dehors. « Là première fois que j’ai vu ce mur j’étais terrifiée, j’avais l’impression d’être dans une prison. Mais on s’y fait », chuchote une retraitante avant que les sœurs la rejoignent. Celles-ci arrivent en groupe, et prennent leur place. Assise, à genoux, debout. Les yeux et mains liées, bien fermés, le regard vide ou le dos recourbé, face contre terre. Du chœur, s’élèvent les louanges. Elles seules réussissent à percer la voûte du toit. La connexion est établie avec foi.

Les Visitandines ont entamé l’Avent. Pendant cette période précédant Noël, aucune communication n’est autorisée avec l’extérieur : la famille qui bavarde, les magasins qui se remplissent de marchandises, les chiens qui aboient, les bouches de métro qui sentent l’urine et la pluie qui éclabousse le pavé parisien. On oublie tout. Seules importent  la concentration et la relation avec Dieu. Le choix de cette rupture physique avec le monde est  souvent fait très tôt. « Mais notre esprit reste profondément lié aux autres », confie la Mère Supérieure.

Un intrus : le téléphone

Avant de prendre l’ascenseur, elle croise un petit cabinet. Sur la devanture, l’œil s’arrête sur une inscription : TÉLÉPHONE. Intrus voyeur et sûr de lui, il s’impose en capitales rouges. Mais le pêcher de l’appel passé en douce n’existe pas. Les sœurs ont vaincu depuis longtemps la tentation. Résistance ou résilience ? Pour elles, l’essentiel est ailleurs. La Mère Supérieure passe devant avec indifférence et grimpe au troisième étage.

Elle indique l’entrée de la Chambre Saint-André. Chaque pièce a son saint. Celui-ci, ancien pêcheur, est le premier disciple appelé par le Christ. A l’intérieur des quatre murs, des rideaux à carreaux ocres et blancs, un tabouret, deux étagères en bois, un lit, une petite table, un lavabo et une fenêtre qui donne sur la tour Montparnasse. Les draps sont fournis, en même temps que les vœux de silence.

« Vous n’avez aucun nouveau message ». La malédiction des SMS semble lointaine. L’hystérie du répondeur aussi. Ils ne manquent pas. On ne le attend plus. Du coup, la déconnexion se fait mieux. La solitude n’est pas austère. Elle est choisie, raisonnée et complice, apaisée, presque. On entend le soupir de la femme de ménage derrière la porte. Certaines heures passent vite, d’autres s’écoulent sans hâte, sans alarme.

DSC_0235La bibliothèque du cloître (source: Marie Monier)

Ensemble et séparées à la fois

12h30, pause déj’. Aucun rendez-vous n’est pris par texto. L’appel de l’estomac est fort, et les trois coups de cloche proscrient d’éventuels retards. Dans la grande salle du réfectoire,  les sœurs mangent les unes à côté des autres. Ensemble et séparées à la fois. Le plateau repas est un univers à lui tout seul. Délimité par le rectangle de la serviette et la gamelle métallique. Après le bénédicité, deux sœurs sont désignées pour servir le repas. Au menu, des mets simples. Les gestes sont précautionneux. On prend le temps de mâcher et de descendre un verre de Vieux Pape.

Installée derrière la chaire de bois, une Visitandine commence à lire quelques pages de la constitution de l’Ordre. Au-dessus d’elle, un portrait de Jésus, éclairé par un néon. Bienveillant. Elle fait ensuite sa revue de presse. Une lecture de La Croix. Au Monastère, la presse papier vit encore. Dans l’actualité ce jour, la Syrie, les relations Israël-Palestine, les attaques islamistes d’églises au Nigeria et le refus des représentants religieux français au mariage pour tous.

Le journal refermé, le repas avalé, les sœurs nettoient les couverts, replient les serviettes. Retour en cadence vers les chambres. Elles disparaissent méthodiquement, sans rendre de compte à personne. Toutes leurs actions sont réduites à l’essentiel pour laisser le temps libre à la contemplation: se nourrir, se laver, dormir, prier. « Et prier, c’est aimer ».

Nouvelle cure sans parole. Le portable toujours éteint. Sur la table de la bibliothèque, un petit livret destiné aux retraitantes est ouvert :  « Regarde-moi et laisse-moi te regarder, cela nous suffit  ».

Marie Monier

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