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Essayer la déconnexion. Une chance, une folie ou un mauvais moment à passer ? Emilie, étudiante en journalisme, s’y est collée. 24 heures dans la vie d’une « digital native » déconnectée.

IMG_2538(source: Kocila Makdeche)

La veille : Je commence à pondérer les risques et anticipe le lendemain : « retire de l’argent, préviens ton facemate (nouvel forme d’amitié dont vous entendrez bientôt parler), demande à tes coloc’ de te réveiller, envoie tes derniers emails » J’ai fait le point. Je suis prête, ou pas.

23h55 : Dernier SMS, dernier check sur le net. Je donne mon portable et la batterie de mon ordinateur à mon colocataire, range ma carte bancaire et mon pass Navigo. Je ne suis plus joignable.

6h55 : Réveillée par les rires boulets qui vivent avec moi. Ils sont encore saouls de la veille. Je m’extirpe de mes rêves trop tôt. Un café et une clope pour la forme, je suis déjà seule dans mon appartement. Douchée, coiffée, maquillée. Je me mets à tourner en rond. Pour la première fois de ma vie, je suis en avance.

7h50 : Il fait encore nuit. Je fais le détour nécessaire pour aller acheter un ticket de métro. Au guichet, j’ai du mal à articuler.

8h00 : Entre Stalingrad et Barbès, leurs smartphones en main, ils pianotent tous dans leur coin. N’ayant allumé ni téloche, ni radio, je cherche de quoi lire un petit peu d’actu. Obligée de loucher sur le Direct Matin de ma voisine de métro, je constate qu’elle n’apprécie que moyennement la lecture à plusieurs.

8h15 : Toujours dans le métro. D’habitude, je profite de cette occasion pour écrire à Val, mon facemate. Le temps d’échanger les premières banalités de la journée, de se plaindre et comparer notre mauvaise humeur du matin. Le trajet est interminable. Je cherche un interlocuteur du regard, prépare un sourire forcé, mais ils semblent tous trop occupés.

10h00 : Quelques temps déjà que je suis arrivée à l’école. Ma montre, qui sert en réalité de bracelet, est déréglée depuis deux ans. Je perds un peu la notion du temps. Je réalise rapidement qu’il est impossible de travailler sans ordinateur. Rapide coup d’œil à la presse, trois cigarettes et deux cafés plus tard, je n’ai plus rien à faire. J’observe les autres, affairés sur leurs postes. Assise à côté d’eux, je ne tiens pas en place. Les aller-retour entre la salle info et la cafet’ m’occupe encore quelques dizaines de minutes, puis l’ennui.

Midi : Mon magazine n’aura fait qu’une bouchée. Je croise mon prof’ de radio. Il me demande si je lui ai envoyé mon reportage : « je peux pas, je suis déconnectée aujourd’hui ». Il me prend pour une br**leuse qui a trouvé une bonne excuse pour ne pas bosser. J’attends mon pote aux heures et lieux de rendez-vous fixés, en vain.

14h18 : Je suis en cours depuis quoi, trois heures ? Nan. 48 minutes. Vraiment ? Difficile d’expliquer à mon professeur pourquoi je la fixe depuis le début de la séance. Effectivement, avec Facebook, j’aurais pas ce problème.

15h : Fin du cours. Je cherche du papier, un stylo et me met à écrire à mon facemate. Cinq pages plus tard, format SMS complètement inadapté, je fourre le tout dans une enveloppe achetée un peu plus tôt au tabac du coin (ça se fait, il paraît). Pour la poster, c’est un peu plus compliqué. Je renonce à chercher en espérant trouver une boîte aux lettres par hasard.

16h45 : La faim au ventre mais plus un rond dans les poches, j’attends mes amis qui passent un entretien aujourd’hui. Je me demande si ça s’est bien passé, si on ira boire un verre après, si ils viendront un jour ? Il n’y a qu’en restant à l’école que j’ai une chance de les retrouver. Je croise mon colocataire. Il se marre en sortant mon portable hors de son sac « ça te manque hein ? ». Je lui demande s’il a des nouvelles, si il a reçu un SMS pour moi : « c’est de la triche ». Ca le fait encore marrer, pas moi.

16h48 : Je rentre. Convaincue d’avoir perdu ma journée, je fais la gueule dans le métro. On faisait comment avant ?

17h30 : Une sieste, puis un en-cas, puis une autre sieste. Ma vie sociale est en sommeil. J’espère que par un heureux hasard quelqu’un vienne frapper à ma porte avant de réaliser que 1. personne ne sait que je suis rentrée et 2. on ne vient plus à l’improviste sans passer un coup de fil avant ? Je me mets à lire le « Petit Prince », qu’on m’avait amené il y a quelques mois déjà (on s’en fout du Petit Prince quand on a le streaming). Ma vie est vraiment nulle aujourd’hui.

24h_sieste(source: Kocila Makdeche)

21h45 : Mon second colocataire M. rentre. J’entame mon troisième verre de vin en regardant par la fenêtre (c’est donc ça que ressentent les vieux). Soulagée. Je lui raconte ma (non)-journée, relis le devoir qu’il doit rendre avant minuit et ouvre la porte à la troisième arrivante. Voilà qui devient un peu plus jovial. J’ai arrêté, l’espace d’un instant, de compter les minutes. Tous se jettent sur leurs ordis pour reprendre leur travail. Encore 82 minutes à tenir.

23h46 : Tout le monde s’est affairé à la correction du devoir de M. Comme les fidèles musulmans avant de casser le ramadan (ou presque), je prépare les cigarettes, les parts de gâteau et j’ouvre une bouteille. Encore dix minutes. Mon portable est en charge comme un plat qui mijote. Je vais bientôt rompre le jeûne, le vrai.

Minuit : Reconnexion immédiate. En cinq minutes, j’ai fait le tour de la question. On me tend un bout de gâteau, un peu de musique et on se met à danser. L’IRL c’est quand même frais.

Emilie Tôn

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Une réflexion sur “Bref, j’ai décroché

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